Mercredi 23 Mai 2018
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Le site d’Abu Bello, l’ancienne Mefkat
Je suivis pour ce faire en 4x4 une petite route d'environ 75 km à travers champs au nord-ouest du Caire. Ce site quelque peu abandonné me paraissait intéressant à découvrir car il se trouve à la conjonction d'une route anciennement très importante et oubliée: celle reliant les lacs de Wadi el Natron à l'ouest jusqu'à la branche du Nil conduisant à Rosette où se trouve donc Abu Bello, et de l'autre côté rejoignant l'est; une route doublée d'un ancien canal reliant cette partie du delta au nord du lac Timsah puis au Sinaï. N'oublions pas que Napoléon et ses ingénieurs en 1799 avait découvert un canal ouest-est traversant le delta et passant entre autres par Bubastis, Pi-Ramses, Phitom.
Vue du site d'Abu Bello depuis l'Ouest Carte de l'équipe de Napoléon indiquant Abu Bello (Abou Bellou)
Vue du site d'Abu Bello depuis l'ouest (Photo Gigal) Carte de l'équipe de Napoléon indiquant Abu Bello (Abou Bellou)
Au dessus de Al Kanater le bras gauche(Ouest )du Nilmenant a rosette men Pourquoi ce point de conjonction d'Abu Bello est-il si important ? Tout simplement parce que d'après mes recherches il relie deux mondes très riches et bien différents:

D'abord parce qu'à l'ouest dans l'Antiquité les dépôts blanchâtres des lacs de Wadi el Natron (évaporés en été) étaient exploités pour une substance constituée de carbonate de sodium: le natron. Celui-ci était  utilisé à la fois en médecine, pour la préservation, la momification et pour la purification des lieux mais on l'utilisait également pour la conservation des viandes, la préparation des cuirs, le blanchiment du linge. C'était donc une substance très prisée, incontournable dans le quotidien des anciens Egyptiens. A la période romaine le natron devient un composé important pour la fabrication du verre agissant comme un stabilisant pour abaisser la température de la silice. Aujourd'hui on extrait toujours de Wadi el Natron de petites quantités d'halite, c'est à dire de sel de table.

Ensuite à l'est d'Abu Bello nous avons un longue route qui mène tout droit dans le Sinaï. Or ce qui est intéressant c'est qu'à l'époque pharaonique Abu Bello se nommait « Mefkat » c'est à dire «  turquoise ». Or toute la production de turquoise d'alors provenait du Sinaï (six mines) et particulièrement des mines célèbres de Serabit el-Khadim. On appelait même alors le Sinaï « le pays de la turquoise ». Et dès les premières dynasties pharaoniques on trouve l'utilisation de turquoise. C'est ainsi qu'en 1900 en excavant la tombe de la reine égyptienne Zer (5500 avant JC) on trouva à son poignet un bracelet d'or et de turquoise. Mefkat est un nom qui veut dire aussi « joie » et « délice ».
Au dessus de Al Kanater le bras gauche (ouest) du Nil menant à Rosette
Donc je pense voir juste en disant qu’Abu Bello est un point de passage important entre la production de natron et de verrerie d’un côté et de la production de turquoise de l’autre. D’autant plus que c’est aussi un symbole fort d’union entre les deux productions et les deux zones géographiques, puisqu’à la silice et le natron utilisé dans la verrerie on ajoutait des pigments de cuivre (associé au minerai de turquoise) pour obtenir une verrerie de couleur turquoise: le très fameux « bleu égyptien ». Natron bracelets de Tutankhamon avec turquoise
Natron Bracelets de Tutankhamon avec turquoise
Pendant la période gréco-romaine Mefkat se nommait « Terenuthis » provenant de l'ancien égyptien « Ta rennouti » c'est à dire « La Terre de la déesse  Renenutet ». Abu Bello était donc le centre du culte de cette déesse bien mystérieuse. En effet, Renenutet la déesse à la tête de cobra personnifiait des principes sacrés sophistiqués tout d'abord celui d'obtenir « un nom véritable à la naissance » qui était carrément considéré comme une partie de l'âme: le « Ren ». Renenutet était connue pour sa présence au dessus des épaules du nouveau né dès le premier jour et elle lui donnait ce nom secret protecteur par le biais du lait maternel.

D'autre part, elle personnifiait aussi les récoltes et la fertilité en tant que serpent nourricier et « Dame des champs fertiles » et elle était associée par conséquent à la chance et à la bonne fortune. Un aspect moins connu de la déesse est qu'elle était la mère de Nehebka qui lui était la déification d'un principe celui de l'union entre le Ba et le Ka après la mort. Elle présidait donc aux naissances et son fils était gardien dans l'au delà pour veiller au bon retour du Ba vers le Ka. En plus elle était associé au dieu serpent Shai représentant la destinée.
renenutet
Renenutet
Mefkaht turquoise En Copte, Mefkat était connue en tant que Terenuti, ce qui donne aujourd'hui le nom de la citée moderne à côté du site : Tarrana. Soulignons qu'Abu Bello, le nom de tout le site archéologique lui-même dans sa totalité, dérive du nom du temple grec d'Apollon qui se trouvait jadis dans l'angle nord de la zone.
Mefkaht = « turquoise » en hiéroglyphes
Le site fut exploré par l'égyptologue anglais Francis Llewellyn Griffith (1862-1934) en 1887-1889 mais il ne fut pas capable alors de faire un plan complet des ruines restantes et du site; j'allais comprendre pourquoi comme vous allez voir un peu plus loin. En tout cas il enregistra les restes d'un temple dédié à Hathor « Maitresse de la Turquoise » avec des bas reliefs raffinés datant des Ptolémées (I et II principalement).
Hathor à Abu Bello bas relief, Bolton museum Ptolémée I saluant bas relief Abu Bello
Hathor à Abu Bello, bas relief, Bolton Museum Ptolémée I saluant, bas relief, Abu Bello
ombe philistine d'isidora,14ans, fille de Hermaios 200 ans aprés Jc, on voit le dessin de la petite les deux bras levés On trouva alors une nécropole importante contenant des milliers de tombeaux : à la fois des sépultures de l'Ancien Empire (6ème Dynastie, 2345 avant JC) et des tombes allant jusqu'au 4ème siècle après JC. La plupart des tombes sont en briques de terre avec des superstructures rectangulaires ou carrés et des toits en voutes; certaines sont en forme de pyramides tronquées. On trouva également des tombeaux philistins avec d'étranges décorations, et des sarcophages du Nouvel Empire décorés grossièrement avec un type de stèle très spéciale: les « Therenutis stelae » qui dépeignent le décédé incliné sur une couche ou avec ses deux bras levés entre deux colonnes avec des textes en démotique ou en grec. Une de ces stèles, celle d'Atilon et de sa famille (3ème siècle après JC) se trouve aujourd'hui au musée du Louvre. On y voit Atilon incliné sur sa couche protégé par un Anubis et un faucon Horus mais pas dans un style égyptien. On découvrit que des offrandes de vin, de laitue, de raisins étaient placées sur des tables pour les morts. On sait aussi que des lumières étaient allumées et que l'on jouait de la musique.
Tombe philistine d'Isidora,14 ans, fille de Hermaios (200 ans après JC); on voit le dessin de la petite les deux bras levés
Les dunes chachaient des monuments entiers Un épais tapis de fragments de poteries et de pierres semi-précieuses
Le chemin d'arrivée. Une fois passé le canal on voit des fortifications ensablées le long du canal Un épais tapis de fragments de poteries et de pierres semi-précieuses
Bien plus tard, entre 1969 et 1974, le site fut excavé pendant la construction d'un canal Nasser (rien à voir avec le canal de Suez) qui aujourd'hui encore traverse le site majestueusement. Un plan de sauvetage du site fut alors mis en place par necessité. On trouva alors des statues en faïence d'Anubis, d'Isis, de Taweret et de Bes avec des inscriptions hiéroglyphiques. On trouva aussi des blocs portant le nom de Ramses II, et des lampes en céramique avec des dessins de branches d'olivier, de la déesse Heket sous sa forme de grenouille, et de poissons du Nil. On trouva beaucoup de boucles d'oreille en or et en argent, des bracelets, des bagues, des barettes pour les cheveux, des peignes en ivoire et une grande quantité d'amulettes, ainsi que de très nombreuses poteries et amphores de toutes sortes.
Les restes d'un petit temple les restes d un petit temple
Les restes d'un petit temple Les restes d'un autre petit temple
On trouva aussi des tombes d'animaux associés au culte d'Hathor. Il est important de souligner que le nom entier de l'ancienne Mefkat était « Per Hathor nbt Mefkat » ou « La Maison d'Hathor, Dame de Turquoise » ce qui souligne une fois de plus le lien avec le Sinaï. Hathor était d'ailleurs, pour résumer, non seulement associée à la fertilité, la végétation, aux flux, à la Voie Lactée, à la joie, l'amour et la musique  mais  également à la très ancienne déesse cobra Wadjet protectrice de l'Egypte entière et des Pharaons, similaire à Renenutet. Le nom Wadjet désigne la couleur bleu-verte, c'est à dire turquoise également.

Tout en roulant je remuais tout cela dans mes pensées et je me demandais ce que j'allais trouver en réalité à Abu Bello après autant d'années sans activité sur place. On longeait le canal Nasser quand soudain sur l'autre rive (ouest), j'aperçus après le long défilé de champs fertiles, une surélévation bombée de centaines de dunes, un large espace sablonneux en pente jusqu'à l'horizon : je sus que c'était là. En effet en traversant le pont étroit sur le canal, j'arrivais sur le site. Moi qui m'attendais à un n-ième site complètement plat et ruiné sans pratiquement d'indication au sol, réduit à un espace étroit après l'ensevelissement des ans, je trouvais un immense site de plusieurs km2, en arc de cercle sur plusieurs tertres !
Le champs dévasté entre le ville moderne et l'ancienne citée A perte de vue des structures ayant appartenu à une ancienne citée
Je m'aperçus vite que les ruines n'étaient pas de vagues traces de murets au ras du sol mais des pièces entières à étages, par contre complètement occultées par des montagnes de sable ou de terre ! Après être descendue du 4x4 sur un terrain ovale en déclivité qui me parut être l'emplacement d'un ancien lac peut être sacré, je me mis doucement à commencer mon ascension sous une fraîche brise. La première chose qui me frappa c'était le sol. Il était littéralement constellé d'une couche épaisse et dense de milliards de fragments de toutes sortes : poteries, pierres semi-précieuses.

Plus je m'approchais des centaines de petites dunes en hauteur plus je m'aperçus qu'elles cachaient des structures entières, des pièces et petits temples, mais tout, à part deux petites structures, était terriblement ensablé. Nous sommes dans un couloir à côté d'un bras du Nil allant du sud à la Méditerranée et le vent s'engouffrant facilement dépose très rapidement des couches impressionnantes de sable et change sans arrêt l'aspect du paysage. Je comprends pourquoi les découvreurs du site n'ont pas pu faire de plan complet du site, il aurait fallu soulever des tonnes de sable pendant plusieurs mois pour ce faire !
Je trébuche sans arrêt sur des poteries communes souvent encore entières de l'époque ptolémaïque aussi je dois sans cesse surveiller mes pas, le terrain en est absolument constellé trahissant le fait qu'une population vraiment importante à vécu ici. Je m'approche de la petite structure rectangulaire ptolémaïque, elle est malheureusement constellée de graffitis et l'intérieur est en ruine mais j'y aperçois tout de même un plafond en arrondi avec une ouverture pour faire passer la lumière comme dans le temple de Seti à Abydos.
Juste derrière, il y a  une autre structure plus ancienne en brique, sans doute un magasin de stockage, comportant plusieurs orifices dont des portes voûtées, mais encore trop enterré pour bien voir. Tout autour de moi pratiquement tous les tertres à perte de vue recèlent des bâtiments entiers dénoncés ça et là par des pans ou des angles ressortant à l'air libre. Il est très nécessaire que des équipes viennent excaver et mettre en valeur tout cela car le site est vraiment impressionnant et magnifique. Il faudra malheureusement creuser longtemps pour trouver des traces du Moyen Empire et de l'Ancien Empire tellement il y a de sable et de terre, mais je suis certaine au vu de la vaste étendue de ce site à la croisée de ces chemins si importants, que bien des surprises attendent ceux qui s'attelleront à la tâche courageusement. Juste derrière, il y a  une autre structure plus ancienne en brique, sans doute un magasin de stockage, comportant plusieurs orifices dont des portes voûtées, mais encore trop enterré pour bien voir. Tout autour de moi pratiquement tous les tertres à perte de vue recèlent des bâtiments entiers dénoncés ça et là par des pans ou des angles ressortant à l'air libre. Il est très nécessaire que des équipes viennent excaver et mettre en valeur tout cela car le site est vraiment impressionnant et magnifique. Il faudra malheureusement creuser longtemps pour trouver des traces du Moyen Empire et de l'Ancien Empire tellement il y a de sable et de terre, mais je suis certaine au vu de la vaste étendue de ce site à la croisée de ces chemins si importants, que bien des surprises attendent ceux qui s'attelleront à la tâche courageusement.
nehebkau
Nehebkau
Le site en élévation d'Abu Bello vu de l'autre rive en arrivant Le chemin d'arrivée une fois passé le canal on voit des fortifications ensablées le long du canal
Le site en élévation d'Abu Bello vu de l'autre rive en arrivant Le chemin d'arrivée une fois passé le canal on voit des fortifications ensablées le long du canal
L'ouverture dans le plafond de la structure
L'ouverture dans le plafond de la structure
Je repris le véhicule pour traverser le canal de nouveau car de l'autre côté, rive est (n'oublions pas que le canal Nasser est moderne donc la notion antique de rive ouest et est n'existait pas, tout le site se trouvant à l'ouest de la branche du Nil) m'attendaient les restes du cimetière et quelques ruines de maisons couvrant plusieurs époques. De ce côté du canal l'atmosphère est étrange, le silence règne et les monticules de tessons, de fragments de poteries et de petites pierres décoratives sont encore plus épais.
Structure en briques derrière le temple; on voit une porte voûtée On voit bien ici que les structures sont cachées
L'emplacement d'un ancien lac où je m'arrêtais Des milliers de petites dunes qui cachent bien des trésors
L'emplacement d'un ancien lac où je m'arrêtais Des milliers de petites dunes qui cachent bien des trésors
Colonne rive est Sur un amas de poterie je vis même un morceau de nacre comportant un sceau dynastique
Ma progression dans ces ruines est rendue difficile par des buissons d'épineux inextricables et quelques serpents inhabitués à la présence humaine. Mais au bout d'un moment se dévoile à moi colonnes de granit rouge éparses, chapiteaux écroulés, blocs de pierres et volées de marches plus ou moins enfouis dans le sol. Toute une partie n'était véritablement pas un cimetière et une vie intense s'y déroulait mais pour l'éclaircir il faudrait débroussailler sur une vaste étendue. Au nord du site je m'approche des curieuses tombes en briques, en forme de pyramides, qui hélas sont très détériorées mais on voit encore l'épaisseur incroyable des murs avec une hauteur dépassant parfois 4m. J'aperçois aussi au fond une muraille épaisse de briques parfois détruite jusqu'à la base qui a l'air d'entourer tout le site.
Au moment de repartir une surprise m'attendait. Sur un tas de fragments de poterie, une tâche blanche brillante attira mon œil: un grand morceau de nacre. Sur ce morceau de nacre qui devait être une partie d'un grand coquillage brisé, un sceau pharaonique Nouvel Empire était gravé. Cela attestait sans doute, en partie en tout cas, d'échanges commerciaux intensifs reliant d'une part la Méditerrannée et les différents lacs du nord-ouest mais aussi la navigation sur les anciens canaux reliant les différents bras du Nil et allant jusqu'au nord du Lac Timsah, voie navigable pour ensuite atteindre la Mer Rouge.
Je rentrais pensive au Caire en me disant qu'il allait être passionnant dans le futur d'excaver dans cet endroit puissant, chose que m'ont promis les Egyptiens puisque cela fait partie de leur programmation.
Texte et photos: copyright Antoine Gigal 2010
Traduction en anglais: Giselle Gagne

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